Le 20 novembre, Iuliu Maniu, pour
protester contre la falsification
des élections, demanda à Emile Hatzieganu de démissionner. Le Parti Libéral fit la même
chose. Des protestations
furent adressées aux Grandes Puissances avec des documents prouvant que l'on était allé à l'encontre de la volonté du peuple. Iuliu
Maniu demanda au roi de refuser les
résultats et de ne pas se présenter à l'ouverture du Parlement. Le 30 novembre, la délégation
permanente du Parti
National-Paysan, réunie avec les députés acceptés par les communistes, décida de ne pas
participer aux séances du
Parlement qui devait ouvrir ses portes le 1er décembre 1946. Par la même occasion on fit savoir
que le roi n'avait pas investi
le Parlement. Mais Dinu Bratiano fut de ceux qui le même soir conseillèrent au roi d'ouvrir tout de même le Parlement pour ne
pas créer des complications. Au club,
nous savions tous le soir, que le roi ne se présenterait pas.
Le lendemain, 1er décembre, nous
fûmes bien étonnés de voir le cortège royal se diriger vers le Parlement où le roi donna lecture au
message.
Le journal «Dreptatea» du 18 décembre
1946 publia un manifeste adressé
au pays, signé par Maniu, président du PNP
et Nicolae Penescu,
secrétaire général:
Vers vous, millions
de citoyens et
de citoyennes qui, avec l'âme enflammée d'amour envers la nation
et le pays, êtes allés aux urnes pour
exprimer votre volonté de décider de
quelle manière et par qui doit être gouvernée notre patrie, se dirige notre propos de gratitude et d'admiration. De gratitude parce que vous avez
écouté notre appel qui s'est avéré
être le même que la volonté du pays.
D'admiration, parce que par ces temps de dure oppression de toutes libertés, vous vous êtes comportés comme des héros légendaires au péril de votre vie
et de vos biens.
Sur notre pays sévit aujourd'hui la
plus grande calamité qui l'ait jamais frappée. Brûlés sont les champs, flétries sont nos âmes, perdus sont nos
espoirs de liberté et de lumière. La
terreur, le mensonge, la fausseté, essayent d'anéantir toute lueur de liberté, tout effort vers
le mieux. Notre dignité et notre
fierté nationale ont dû plier les genoux.
Le 6 mars, une poignée de gens que le
pays n'avait jamais vus au
travail a confisqué le pouvoir. Depuis lors, ils ont bafoué toutes les institutions du pays. Les
fonctionnaires de l'Etat qui
ne se sont pas soumis à eux ont été mis à la porte. L'armée du pays, sous prétexte de démocratisation, a été privée de ses éléments
capables et indépendants et
asservie aux intérêts politiques. La justice a été décapitée de tout ce qu'elle avait de meilleur, les juges chassés et remplacés
par des hommes à gages. Les
travailleurs ont été privés du droit au travail. Ceux qui n'ont pas consenti à
devenir les serviteurs misérables
du régime et ont voulu rester libres, ont été épurés sans pitié. Les citoyens qui n'ont pas
accepté l'esclavage ont été
persécutés, les commerçants, les artisans, les industriels ont été frappés dans leurs intérêts.
Les prisons, la torture, les persécutions, les arrestations, les assassinats, les
agressions brutales sans aucune justification, tout ce qu'a inventé l'arsenal de l'hitlérisme et du fascisme a été
perfectionné, accru et appliqué avec une cruauté sans égal. La presse des partis démocratiques a été supprimée. Toutes les publications
que le Parti National-Paysan
possédait avant le 6 mars 1945, ont été suspendues, les clubs fermés, les réunions interdites.
Face à cet état de choses, les
Nations-Unies elles-mêmes ont réclamé
un régime plus humain et par l'accord de Moscou on
a demandé —et le gouvernement en a pris l'engagement—
la restauration des libertés et l'organisation d'élections libres. Le gouvernement n'a rempli aucun de ses engagements et a foulé aux pieds ses
obligations solennellement prises. Il
a convoqué le corps électoral pour le 19 novembre 1946 et vous avez vu ce
qu'ont été ces élections. Vous avez vu
comment on a fait sortir de l'arsenal
des ténèbres tous les moyens pour l'asservissement de la volonté nationale, pour l'outrage de ces
élections, pour le vol des votes, pour
une falsification effrontée de nos
opinions.
Nous accusons le
gouvernement de la terreur, de la dictature qui lui ont fait fouler aux pieds les lois du pays, les libertés de la nation roumaine,
les droits individuels et collectifs du
peuple. Nous l'accusons d'avoir refusé d'inscrire sur les listes électorales ceux qui avaient le droit légal d'être électeur, d'avoir refusé
de distribuer des cartes d'électeurs à
des inscrits sur les listes. Nous l'accusons d'avoir terrorisé à l'aide de bandes de casseurs et d'agresseurs, la
population qui s'opposait à la dictature gouvernementale. Nous l'accusons d'avoir laissé assassiner un grand nombre d'innocents,
sans poursuivre les coupables bien connus de ces scélératesses. Nous l'accusons d'avoir organisé des sections de
vote de telle sorte, que les électeurs ne pouvaient arriver au lieu de vote. Nous l'accusons d'avoir foulé aux pieds sa
propre loi électorale qu'il avait
élaborée sans l'assentiment des partis démocratiques, assentiment imposé par l'accord de
Moscou. Malgré son caractère
réactionnaire, cette loi s'est avérée encore insuffisante, face à
l'impopularité totale du gouvernement.
Nos hommes de confiance qui devaient
surveiller les opérations de
vote ont été chassés, afin de pouvoir opérer sans contrôle. Des bulletins de vote préparés avant le commencement du vote ont été
introduits dans les urnes. Des cartes
d'électeurs en blanc ont été délivrées à des personnes qui n'y avaient pas droit et qui ont
toutes voté plusieurs fois.
Les urnes ont été ouvertes sans public, les résultats des votes falsifiés, les procès-verbaux modifiés et même les résultats ainsi
dénaturés ont été encore rectifiés.
Nous accusons le gouvernement de
s'être rendu coupable de la
falsification de la volonté nationale. Nous l'accusons d'avoir provoqué par sa politique
néfaste, outre l'humiliation des
citoyens, le chaos économique et d'avoir affamé les masses populaires. Mais la conscience nationale a puissamment vibré, de
la chaumière jusqu'au palais.
Nous vouons toute notre admiration et toute notre reconnaissance à la paysannerie qui, géante au nerfs d'acier, s'est opposée à ceux qui
voulaient brader à si bon compte
notre indépendance et notre dignité nationale. Les femmes roumaines ont bien mérité de la patrie pour la fermeté et la sagesse avec
lesquelles ont su manier
l'arme du vote, mise pour la première fois dans leurs mains. Les travailleurs roumains ont bien mérité de
la patrie et ils auront l'occasion de jouir du fruit de leur combat. Ils ont fait front contre ceux qui, armés de pistolets,
voulaient leur ravir la liberté!
Louée soit la jeunesse qui s'est
honorée elle-même en se jetant dans la lutte avec une abnégation, un amour de la liberté et de la patrie sans
limites, en suivant les exemples de leurs prédécesseurs de 1848, 1907 et 1918. Sa vigueur est la garantie de l'avenir.
La Nation et le Parti n'oublieront
jamais et béniront tous ceux
qui ont souffert et souffrent encore dans cette lutte. Leur martyre assurera la perpétuation
de l'existence nationale. Nous
embrassons les blessures, les joues frappées et humiliées. Nous nous signons en mémoire de ceux qui sont tombés héroïquement
pour la défense des droits sacrés de
la Nation.
Roumains! Vous, les insultés dans
votre dignité d'hommes libres, vous
avez le droit de citer le gouvernement et ses instruments devant le Tribunal de la Nation. Les oppresseurs et les falsificateurs ne
resteront pas impunis, l'injustice sera
châtiée. Personne ne peut s'ériger juge au-dessus de la Nation elle-même. Arrachez le masque du visage des tyrans. Aucun citoyen, aucune
citoyenne ne peuvent reconnaître
ces élections. Tous doivent en exiger de nouvelles, effectuées par un gouvernement qui en assurera la liberté.
Nous appelons au combat contre la
dictature et la tyrannie. Il faut
nettoyer nos villages envahis par des agresseurs et des casseurs, qui veulent punir ceux qui refusent d'obéir servilement au régime.
Les fonctionnaires qui ont trahi la
Nation doivent être dénoncés, leurs actes stigmatisés.
Malgré ses infamies, le gouvernement
n'a pas été capable
d'extorquer une majorité, il doit être considéré comme vaincu aux élections. Le monde entier connaît la volonté du pays, le mensonge et
la fraude du gouvernement. On sait
que son Parlement ne peut légalement assurer le destin de la Roumanie. Ce fut le sens de votre souffrance, la raison d'être de
la lutte acharnée que vous avez menée
avec tant de vigueur. Pénétré de la grandeur de votre sacrifice, le Parti National-Paysan s'incline devant l'élan de liberté, de
vertu civique et vous appelle à une lutte sans peur jusqu'à une victoire complète.
Cette victoire de l'âme signifiera
l'indépendance du pays,
la liberté des citoyens,
un travail honnête
et du pain pour tous.
Iuliu Maniu - Président Nicolas
Penesco - secrétaire
général
1er décembre 1946
* * *
Les instituteurs durent modifier
aussi leur ligne de conduite. Le dr.
Angelesco, leader libéral, parlant en 1945 à Dragomir, instituteur du village Macesul de Sus
—Dépt. de Dolj lui dit:
«L'obligation morale des instituteurs bien préparés est de quitter les partis historiques
appelés à disparaître, et de
rester dans l'enseignement afin de préparer les jeunes espoirs de demain, passant par les antichambres du Parti Communiste, celles
de Anton Alexan-dresco ou G.
Tatarasco, selon leur conscience.» Les instituteurs des villages sont passés du côté de Stefan
Voitec, ensuite chez les
communistes, participant à la lutte contre les bourgeois, à la collectivisation des villages, empoisonnant l'âme du paysan par
l'entremise des foyers culturels. Ceux qui ont essayé de résister ont pris le
chemin des prisons.
George Bratiano, discutant après les élections de 1946 avec un de mes amis, leader
libéral, exclu du parti, lui dit: «Vous
devez être satisfait, car cela vous évitera les souffrances de demain. «Comment pouvez-vous dire cela à un marin qui veut lutter
et rester sur son bateau au milieu de
violents orages? C'est vous qui me donnez ce conseil?» Révolté, mon ami
voulut partir.
«Attendez, ne partez pas et ne vous
fâchez pas, je vous comprends!
J'ai pris aussi quelques précautions, en envoyant mes enfants à l'étranger. Moi, je reste ici pour faire mon devoir jusqu'à la
fin, je vais mourir ici, il n'y a pas d'autre issue pour moi».
II avait eu l'intuition du
combattant qui se sacrifie pour un idéal.
La Roumanie se trouve depuis quelques mois, dans une
situation tragique, sans
précédent dans l'histoire, à cause de la sécheresse et de la déprédation (pillage) de l'armée d'occupation.
La presse étrangère prend
l'initiative au secour de notre pays.
Le 4 février, Jean Schwoebel, dans un
article publié dans le «Monde»,
a écrit:
...«C'est ainsi qu'une grande partie
de l'Europe, la France notamment,
ignore l'effroyable famine qui sévit pourtant depuis plusieurs mois dans une grande partie de la Roumanie. La situation est tragique en
Valachie comme en Moldavie...
...Certes la sécheresse, bien que la
raison essentielle de la famine,
n'en est pas la seule. Les destructions de la guerre, une réforme agraire d'inspiration
exclusivement politique,
l'appétit d'une forte armée d'occupation, les prélèvements soviétiques ont contribué fortement à
dissiper les réserves
alimentaires d'une Roumanie autrefois exportatrice de céréales et qui vit désormais au jour le jour. Mais quelles que soient les
responsabilités dans la situation actuelle, il n'en reste pas moins que des milliers d'enfants et d'adultes sont menacés
de périr d'inanition et que ces gens-là
sont des Roumains, dont les liens de fraternité avec les Français ne se comptent plus»...
«Nouvelles alarmantes. Les atroces
souffrances de la Roumanie. C'est le
titre d'un article de Noëlle Roger publié le 10 février dans «La Tribune de Genève»:
...«Durant des siècles, la Roumanie,
forteresse aux confins de
l'Europe, clef de la Mer Noire et des bouches du Danube, en butte à d'âpres convoitises, se vit
piétinée par les hordes en marche:
Tartares, Hongrois, Polonais, Autrichiens tour à tour l'envahirent. Elle livra maintes batailles, endura la suzeraineté
ottomane, le règne des Phanariotes, puis,
au commencement du XIXème siècle l'occupation russe.
«Un rapport de Mériage constate que
«l'armée russe avait tellement
dévoré ce pays, qu'au commencement de 1809, il n'offrait plus que l'image d'un désert»...
«La folie des nommes a bouleversé le
monde, et met en péril, non
seulement cette civilisation qui les rendait si fiers, mais encore leur propre destin. Parmi la
multitude de victimes,
n'oublions pas la Roumanie: elle endure à cette heure des souffrances inimaginables.»
«Une terrible famine sévit en
Roumanie et en Russie méridionale».
Sous ce titre Serge Karsky a écrit,
le 12 février 1947 dans le
journal parisien «Combat»
les lignes suivantes:
...«C'est dans la plaine moldave,
comme on l'a vu, que la sécheresse a pris naissance. Déjà épuisée par la guerre
et l'occupation, ne recevant et n'attendant même pas de secours, la Roumanie
vit aujourd'hui un cauchemar que l'on ne peut comparer qu'aux pires calamités du Moyen Age...
...«Le dépérissement et la mort
menacent le pays entier. Le
gouvernement soviétique a eu beau alléger le montant des réparations en nature
et même envoyer en Roumanie quelques
secours, surtout symboliques, ces réparations et l'entretien d'une énorme armée d'occupation ont préparé le terrain au désastre.
Que peuvent attendre
les Roumains aujourd'hui? Ils ne possèdent pas de
Sibérie pour pallier les effets
de la sécheresse, ni de produits industriels, ni or pour acheter des
céréales.»
Dans le même numéro du «Combat» son
éditorialiste s'exclame:
«Les enfants qui meurent quelque part
en Bucovine ne sont pas plus
roumains que français ou américains. Ils sont les accusateurs de ce que nous avons été et les prophètes pitoyables de ce que nous
serons si nous refusons, dans notre
intelligence et dans nos actes, la loi désormais contraignante de la solidarité.»
***
Le 25 avril 1947 ont eu lieu des
incidents à la fabrique I. T. T. d'Arad, où les communistes ont essayé de terroriser les ouvriers, mais ils n'ont
pas réussi de les intimider. Les ouvriers se sont défendus et à la suite du conflit qui eut lieu, deux provocateurs Iosif
Nedici et Alexandru Szanto ont été
tués et plus de 60 ouvriers ont été arrêtés .
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Au printemps de 1946 on claironnait
partout qu'une nouvelle phase de
liberté commençait. Mais les communistes cherchaient par tous les moyens à influencer l'opinion publique, ne
reculant même pas devant le crime. Face à ces nouvelles difficultés nous allâmes trouver Iuliu Maniu pour lui demander la permission
d'organiser des cadres jeunes et
bien préparés du point de vue idéologique afin de pouvoir continuer la lutte coûte que coûte.
Après avoir examiné le problème,
Maniu donna son accord.
MM. Mihai Tartzia, l'ingénieur Ion
Puiu et l'avocat Augustin Visa qui en étaient les chefs devaient dépendre directement du président du parti.
Avant tout il nous fallait un cercle
d'études, une sorte d'école de
cadres; y participèrent 20 personnes. Là, étaient débattus les problèmes d'idéologie et les
programmes, sur la base de la
bibliographie roumaine ou étrangère correspondante.
Les sujets donnés, chacun devait en
faire une dissertation. En outre
chacun était tenu de s'interresser au sujet débattu tous les vendredis, et de présenter son
point de vue. A la fin, le thème
du débat recevait sa forme définitive pour être imprimé le plus rapidement possible et ensuite diffusé aux membres de notre organisation.
Les leaders du parti étaient invités
en permanence à ces débats. De cette manière on cherchait à élucider tous les problèmes qui préoccupaient
la jeune génération.
Ce cercle
d'études commença ses
activités durant
l'été de 1946; il se réunissait régulièrement tous les vendredis, même après la dissolution du
parti, pour reprendre comme on le verra
plus tard, après la sortie de prisons. Pour ces activités beaucoup furent soumis à des enquêtes et condamnés.
Tous les sujets traités dans ce
cercle d'études partaient du désir
de la jeunesse de les connaître en profondeur. Tous ceux qui étaient préoccupés par un
problème pouvaient solliciter un
débat. Il y avait parmi nous dans ce cercle d'études des personnes, qui, après avoir élucidé un problème, se chargeaient de le
rédiger sous une forme accessible à tous pour le distribuer ensuite dans les villages et les usines.
Dans toutes les facultés, un thème
était débattu tous les
mercredis par des cercles d'endoctrinement formés de 5 à 15 étudiants.
De cette manière même si la Sûreté
nous interdisait les clubs,
l'activité pouvait être menée ailleurs.
Au cours de ces séances, le thème du
débat était complété —ou
contesté— et un compte-rendu était envoyé au cercle d'études pour y être discuté. On
débattait aussi la situation
politique internationale ainsi que celle du pays, pour former et développer le sens critique des
jeunes. Tous les problèmes
professionnels et d'intérêt politique étaient scrupuleusement abordés afin de leur trouver une solution pratique. L'accueil d'un
nouveau membre se faisait à
l'unanimité pour créer une solidarité. Parfois on discutait de l'aide à apporter aux étudiants
persécutés, même s'ils ne faisaient pas partie de notre organisation. La présence était obligatoire, sauf deux
exceptions: Barbus, qui devait se
cacher et moi qui avais été condamné par contumace. Parmi les thèmes débattus ou qui devaient l'être (en tenant compte qu'il ne fallait pas
négliger l'idéologie de
l'adversaire), je rappellerai:
—la justice
sociale
—l'Etat paysan
—le nationalisme
—le marxisme et la paysannerie
—la morale
chrétienne
—la morale prolétarienne
—la démocratie
—les régimes
totalitaires
—les coopératives de production, de
valorisation et de consommation
—les banques
populaires
—l'expérience de Topoloveni
—la monarchie constitutionnelle et
son rôle dans la vie publique
—l'amélioration du
niveau de vie
dans les villages
—l'industrie liée aux changements des
conditions de vie dans les
villages
—le facteur de l'éducation dans la
formation de l'homme
—un niveau de vie plus élevé dans
les villes et les villages
—les syndicats et leur rôle actif dans les problèmes professionnels
—la famille et son rôle dans la
société
—l'école
—l'université
etc.
L'unanimité et la solidarité qui
régnaient dans ces cercles
décourageaient les éléments douteux de s'y infiltrer. On avait recruté beaucoup de membres parmi la jeunesse
universitaire. Parfois
on était trop nombreux pour pouvoir travailler convenablement, alors le cercle se scindait en deux groupes, chaque groupe devant élire
son chef par vote secret. Pour
garder une liaison permanente entre les cadres dirigeants et les membres, à la fin de chaque
séance, on fixait le lieu et
l'heure de la future réunion, qui devaient être communiqués au comité de coordination.
Le comité de coordination de l'organisation de la
jeunesse était formé de dix personnes qui faisaient partie du cercle d'études et se
rencontraient les samedis et les dimanches. L'activité et les propositions de tous les cercles étaient discutées et après avoir
choisi le thème de la semaine suivante, on remettait les matériaux aux trois chefs des rectorats pour diffusion.
L'ingénieur Ion Vetzeleanu et Ion Puiu développèrent une activité remarquable sur le plan idéologique et sur le plan de
l'organisation. Ion Puiu s'occupait de l'impression du matériel documentaire à l'imprimerie du journal
«Dreptatea». L'ingénieur Vetzeleanu dirigeait aussi le cercle d'études des ouvriers dont le chef était Ilie Lazar.
Après les élections de novembre 1946
nous décidâmes de procéder aux
élections au Centre Universitaire de Bucarest, début février 1947.
Pour ce fait on appliqua un système
démocratique, proportionnel aux
membres de chaque faculté. En plus du comité de la faculté, on élisait un délégué pour 20 étudiants qui participait aux élections
des dirigeants du Centre Universitaire
de Bucarest.
Comme il était permis à tout le
monde de poser sa candidature, il
était assez difficile de choisir les plus honnêtes, alors que certains travaillaient en secret
pour la Sûreté.
C'était
le cas de Alexandre Dragulanesco qui posa sa candidature à la présidence du centre de Bucarest. Nous possédions des données précises sur
ses activités d'agent communiste. Il
était au service d'espionnage de Emil Bodnaras, boulevard Ana
Ipatesco depuis septembre
1946. C'était un
homme calme avec lequel je m'entendais très bien et chez qui j'ai dormi
plusieurs fois quand je me cachais, quoique je le
soupçonnasse de mener
un double jeu. Personne n'y croyait et pourtant c'était la
vérité. Il ne fut
pas élu président . Depuis longtemps lui et ses hommes étaient évincés systématiquement de l'organisation. Constantin Balaceanu était
dans le même cas. Etudiant à
la faculté de
Sciences, aujourd'hui professeur de mathématique, il avait commencé à travailler pour la préfecture de police dès 1945. Vladimir Mihail, de la faculté de
Droit, et Alexandre Dragulanesco qui menaient
le même double jeu
passèrent ensuite à la Sûreté. Ils furent évincés aux élections.
Après la dissolution de notre parti,
les personnes suivantes
commencèrent ouvertement à travailler pour la Sûreté: Paul Sava, Paul Mironesco, Sfetesco et
Ghica de la faculté de Droit,
Ionica Strutzeanu et Stejarel Sava de la Faculté de Médecine, Stanesco Gheorghe de la Faculté de
Lettres.
Les prévisions des
cadres dirigeants de
la jeunesse s'étaient vérifiées. La période d'accalmie d'après les élections du 19 novembre 1946 allait se terminer. Le
10 mars 1947, les
portes des prisons s'ouvraient toutes grandes pour la
nation roumaine sans distinction d'âge, d'opinions, de
religion. Tous les
détenus avaient un trait commun:
ils étaient adversaires de la
dictature communiste. J'avais passé
cette nuit du mois
de mars au
16, rue Aviator Sanatesco, où
au sous-sol de la villa Nadia se trouvaient deux pièces: dans l'une Mihail Tartzia dormait avec Eugen Ghimicesco, dans l'autre, de temps en temps, moi.
Etant condamné, j'étais bien obligé de
parcourir la ville ou la province en
long et en large sans savoir souvent
où j'allais poser ma tête pour
dormir. J'étais arrivé de Brasov où pendant trois jours j'avais discuté avec
des étudiants de l'Académie sur le
nouveau système d'organisation, pour le cas où l'on devrait travailler dans l'illégalité. A Bucarest, je rencontrais
Ghimicesco, qui était
seul, mais qui apportait une provision de 5 kg de farine de mais, «de l'or en barre» dans la
période de famine qui régnait alors.
Ghimicesco était bon
cuisinier et l'on mangea ce soir-là. Etudiant en dernière année à l'Académie Commerciale, c'était un homme correct et un cœur d'or.
Il cachait toujours un stock
d'aliments dans un endroit connu
seulement de lui et dont il usait rarement. Le jour commençait à pointer lorsque nous fûmes réveillés par des coups assénés sur
la porte du sous-sol. Ghimicesco n'était pas pressé de répondre. Moi, dans ma chambre, mû par un pressentiment, je
me levai et je fermai la porte, je
m'assis dans un coin en attendant la suite. A nouveau on frappa avec insistance, Ghimicesco
commis l'imprudence de crier:
«Qui est là, à cette heure?» On frappa de nouveau. Ghimicesco ouvrit la porte et se dirigea dans le couloir en demandant:
«Qui est là?» «Ouvre, si non je casse la
porte!» «Tu n'as pas intérêt si tu ne veux pas que je te casse la figure» répondit Ghimicesco. «Ouvre, je te dis. Si tu n'ouvres
pas, je casse la porte». «Mais qu'est-ce que c'est cette impatience?».«Ouvre. C'est la Sûreté!» «Et après? Tu ne pouvais pas
le dire?» Il est parti s'habiller
probablement, car l'instant d'après les coups recommencèrent. «Attends, je vais m'habiller».
«Ouvre, tu t'habillera
après». «Tu ne veux quand même pas que je me présente tout nu?» Environ 5 minutes après, car il
était d'un calme proverbial,
il alla ouvrir. A en juger d'après les pas, les «invités» étaient deux. «Où est
Mihai Tartzia?» «Je ne sais pas où il
habite». «Mais qui habite ici?» «J'habite ici tout seul». «Fais voir ta carte d'identité.»
Après quelques moments de
silence l'un d'eux lui dit: «Tu viens avec nous pour nous dire où habite Tartzia». «Comment? Comme ça?» «C'est une affaire de 5
minutes». «Je dois d'abord ranger ma
chambre».
Il fut impossible de le décider à
partir tant que sa chambre ne fut
pas rangée et balayée. Dans mon coin je ne sais plus si j'osais respirer. J'étais bloqué et je réfléchissais comment je pourrais
m'échapper. J'avais une liste d'adresses; je la mouillai et avalai. Une heure après, la porte s'ouvrit et j'entendis des voix dans
l'escalier, dont je reconnus celle de mon ami qui disait: «Vous voyez, je laisse ma porte ouverte puisque vous m'avez
assuré que je serais de retour dans 5 minutes, mais à tout hasard je prends aussi du linge de rechange.»
J'attendis quelques minutes et n'entendant plus rien j'ouvris la porte en sortant dans la cour, je sautai
par-dessus la clôture de la
maison et courus vers le Foyer de l'Ecole Polytechnique,
rue Barbu Delavrancea. Là, j'appris que Mihail
Tartzia et trois autres avaient été
arrêtés et emmenés à la Sûreté. Leur
calvaire avait commencé.
Je me rendis ensuite au siège du PNP
où les nouvelles d'autres
arrestations en province étaient parvenues. Ces arrestations n'étaient justifiées que comme des
mesures d'intimidation à l'intention du parti en vue de le supprimer. Les détenus furent envoyés au
pénitencier de Craiova où on les soumit à un régime alimentaire draconien. Par l'entremise du professeur Ilie Ion,
président de l'organisation du département de Dolj, le contact fut établi avec le pénitencier afin que de l'aide y fut
envoyée et en même temps, une voie de communication établie. On put, de cette façon, recevoir des échantillons
alimentaires qui furent soumis à des examens de laboratoire. La soupe était tout simplement de l'herbe non lavée dont la valeur
nutritive était nulle. Ces échantillons
accompagnés des résultats du laboratoire furent remis à Teohari Georgesco au Ministère de l'Intérieur. On prétexta la famine de 1946; quant aux
arrestations aucune
explication ne fut donnée. Nous pûmes obtenir l'autorisation d'envoyer des colis d'aliments et les détenus reprirent ainsi quelques
forces.
«Nous nous excusons auprès de nos
lecteurs de donner libre cours, une
fois de plus, à notre révolte contre les conditions absurdes et brutales, dans lesquelles parait notre journal.
La liberté de la presse dont nous
sommes privés, ressemble
exactement au manque du pain quotidien pour l'homme qui a faim.
Celui-ci ne peut s'empêcher de crier
constamment ses souffrances
et ses peines.
Les doctrinaires progressistes
s'imaginent que la liberté est un
luxe bourgeois qui a vécu et s'est développé seulement dans un climat d'abondance, d'opulence
dont les
gens pourraient se
dispenser dans les
circonstances difficiles où vit le
peuple roumain, de même qu'on peut se
dispenser de chocolat, de caviar ou de n'importe quel autre objet de luxe.
L'erreur est fondamentale. Pour nous
tous, la liberté est l'air que
nous respirons et le pain dont nous nous nourrissons chaque jour.
Cet étouffement, par la
strangulation de la libre expression de l'opinion, nous oblige de répéter sans
trêve, même au risque de
devenir monotones, notre protestation contre le régime de contrainte qui existe et s'aggrave chaque jour davantage.
Jusqu'à quand?»
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«LIBERALUL»
Organe central
du Parti National-Libéral Roumain
Le 12 mars, Iuliu Maniu a conféré avec Dinu Bratianu (Prési