CONSEQUENCES DE LA FALSIFICATION ELECTORALE

Le 20 novembre, Iuliu Maniu, pour protester contre la falsification des élections, demanda à Emile Hatzieganu de démissionner. Le Parti Libéral fit la même chose. Des protestations furent adressées aux Grandes Puissances avec des documents prouvant que l'on était allé à l'encontre de la volonté du peuple. Iuliu Maniu demanda au roi de refuser les résultats et de ne pas se présenter à l'ouvertu­re du Parlement. Le 30 novembre, la délégation permanen­te du Parti National-Paysan, réunie avec les députés accep­tés par les communistes, décida de ne pas participer aux séances du Parlement qui devait ouvrir ses portes le 1er décembre 1946. Par la même occasion on fit savoir que le roi n'avait pas investi le Parlement. Mais Dinu Bratiano fut de ceux qui le même soir conseillèrent au roi d'ouvrir tout de même le Parlement pour ne pas créer des compli­cations. Au club, nous savions tous le soir, que le roi ne se présenterait pas.

Le lendemain, 1er décembre, nous fûmes bien étonnés de voir le cortège royal se diriger vers le Parle­ment où le roi donna lecture au message.

Le journal «Dreptatea» du 18 décembre 1946 pu­blia un manifeste adressé au pays, signé par Maniu, pré­sident   du   PNP  et  Nicolae  Penescu,     secrétaire  général:

MANIFESTE A LA NATION

 

Vers   vous,   millions   de   citoyens   et   de   citoyennes qui, avec l'âme enflammée d'amour envers la nation et le pays, êtes allés aux urnes pour exprimer votre volon­té de décider de quelle manière et par qui doit être gou­vernée notre patrie, se dirige notre propos de gratitude et d'admiration. De gratitude parce que vous avez écouté notre appel qui s'est avéré être le même que la volonté du pays. D'admiration, parce que par ces temps de dure oppression de toutes libertés, vous vous êtes comportés comme des héros légendaires au péril de votre vie et de vos biens.

Sur notre pays sévit aujourd'hui la plus grande cala­mité qui l'ait jamais frappée. Brûlés sont les champs, flé­tries sont nos âmes, perdus sont nos espoirs de liberté et de lumière. La terreur, le mensonge, la fausseté, essayent d'anéantir toute lueur de liberté, tout effort vers le mieux. Notre dignité et notre fierté nationale ont dû plier les genoux.

Le 6 mars, une poignée de gens que le pays n'avait jamais vus au travail a confisqué le pouvoir. Depuis lors, ils ont bafoué toutes les institutions du pays. Les fonc­tionnaires de l'Etat qui ne se sont pas soumis à eux ont été mis à la porte. L'armée du pays, sous prétexte de démocratisation, a été privée de ses éléments capables et indépendants et asservie aux intérêts politiques. La justice a été décapitée de tout ce qu'elle avait de meil­leur, les juges chassés et remplacés par des hommes à gages. Les travailleurs ont été privés du droit au tra­vail. Ceux qui n'ont pas consenti à devenir les servi­teurs misérables du régime et ont voulu rester libres, ont été épurés sans pitié. Les citoyens qui n'ont pas accep­té l'esclavage ont été persécutés, les commerçants, les artisans, les industriels ont été frappés dans leurs inté­rêts.

Les prisons, la torture, les persécutions, les arresta­tions, les assassinats, les agressions brutales sans aucune justification, tout ce qu'a inventé l'arsenal de l'hitléris­me et du fascisme a été perfectionné, accru et appliqué avec une cruauté sans égal. La presse des partis démo­cratiques a été supprimée. Toutes les publications que le Parti National-Paysan possédait avant le 6 mars 1945, ont été suspendues, les clubs fermés, les réunions inter­dites.

Face à cet état de choses, les Nations-Unies elles-mêmes ont réclamé un régime plus humain et par l'accord de Moscou on a demandé —et le gouvernement en a pris l'engagement— la restauration des libertés et l'organisation d'élections libres. Le gouvernement n'a rempli aucun de ses engagements et a foulé aux pieds ses obligations solennellement prises. Il a convoqué le corps électoral pour le 19 novembre 1946 et vous avez vu ce qu'ont été ces élections. Vous avez vu comment on a fait sortir de l'ar­senal des ténèbres tous les moyens pour l'asservissement de la volonté nationale, pour l'outrage de ces élections, pour le vol des votes, pour une falsification effrontée de nos opinions.

Nous accusons le gouvernement de la terreur, de la dictature qui lui ont fait fouler aux pieds les lois du pays, les libertés de la nation roumaine, les droits individuels et collectifs du peuple. Nous l'accusons d'avoir refusé d'inscrire sur les listes électorales ceux qui avaient le droit légal d'être électeur, d'avoir refusé de distribuer des car­tes d'électeurs à des inscrits sur les listes. Nous l'accu­sons d'avoir terrorisé à l'aide de bandes de casseurs et d'agresseurs, la population qui s'opposait à la dictature gouvernementale. Nous l'accusons d'avoir laissé assassi­ner un grand nombre d'innocents, sans poursuivre les cou­pables bien connus de ces scélératesses. Nous l'accusons d'avoir organisé des sections de vote de telle sorte, que les électeurs ne pouvaient arriver au lieu de vote. Nous l'ac­cusons d'avoir foulé aux pieds sa propre loi électorale qu'il avait élaborée sans l'assentiment des partis démo­cratiques, assentiment imposé par l'accord de Moscou. Malgré son caractère réactionnaire, cette loi s'est avérée encore insuffisante,  face à l'impopularité totale du gouvernement.

Nos hommes de confiance qui devaient surveiller les opérations de vote ont été chassés, afin de pouvoir opérer sans contrôle. Des bulletins de vote préparés avant le commencement du vote ont été introduits dans les ur­nes. Des cartes d'électeurs en blanc ont été délivrées à des personnes qui n'y avaient pas droit et qui ont toutes voté plusieurs fois. Les urnes ont été ouvertes sans public, les résultats des votes falsifiés, les procès-verbaux mo­difiés et même les résultats ainsi dénaturés ont été encore rectifiés.

Nous accusons le gouvernement de s'être rendu coupable de la falsification de la volonté nationale. Nous l'accusons d'avoir provoqué par sa politique néfaste, outre l'humiliation des citoyens, le chaos économique et d'avoir affamé les masses populaires. Mais la conscien­ce nationale a puissamment vibré, de la chaumière jus­qu'au palais. Nous vouons toute notre admiration et toute notre reconnaissance à la paysannerie qui, géan­te au nerfs d'acier, s'est opposée à ceux qui voulaient brader à si bon compte notre indépendance et notre dignité nationale. Les femmes roumaines ont bien mé­rité de la patrie pour la fermeté et la sagesse avec les­quelles ont su manier l'arme du vote, mise pour la pre­mière fois dans leurs mains. Les travailleurs roumains ont bien mérité de la patrie et ils auront l'occasion de jouir du fruit de leur combat. Ils ont fait front contre ceux qui, armés de pistolets, voulaient leur ravir la li­berté!

Louée soit la jeunesse qui s'est honorée elle-même en se jetant dans la lutte avec une abnégation, un amour de la liberté et de la patrie sans limites, en suivant les exem­ples de leurs prédécesseurs de 1848, 1907 et 1918. Sa vi­gueur est la garantie de l'avenir.

La Nation et le Parti n'oublieront jamais et béni­ront tous ceux qui ont souffert et souffrent encore dans cette lutte. Leur martyre assurera la perpétuation de l'existence nationale. Nous embrassons les blessures, les joues frappées et humiliées. Nous nous signons en mémoire de ceux qui sont tombés héroïquement pour la défense des droits sacrés de la Nation.

Roumains! Vous, les insultés dans votre dignité d'hom­mes libres, vous avez le droit de citer le gouvernement et ses instruments devant le Tribunal de la Nation. Les oppresseurs et les falsificateurs ne resteront pas impunis, l'injustice sera châtiée. Personne ne peut s'ériger juge au-dessus de la Nation elle-même. Arrachez le masque du visage des tyrans. Aucun citoyen, aucune citoyenne ne peuvent reconnaître ces élections. Tous doivent en exiger de nouvelles, effectuées par un gouvernement qui en assurera la liberté.

Nous appelons au combat contre la dictature et la tyrannie. Il faut nettoyer nos villages envahis par des agresseurs et des casseurs, qui veulent punir ceux qui re­fusent d'obéir servilement au régime. Les fonctionnaires qui ont trahi la Nation doivent être dénoncés, leurs actes stigmatisés.

Malgré ses infamies, le gouvernement n'a pas été capable d'extorquer une majorité, il doit être considéré comme vaincu aux élections. Le monde entier connaît la volonté du pays, le mensonge et la fraude du gouver­nement. On sait que son Parlement ne peut légalement assurer le destin de la Roumanie. Ce fut le sens de vo­tre souffrance, la raison d'être de la lutte acharnée que vous avez menée avec tant de vigueur. Pénétré de la gran­deur de votre sacrifice, le Parti National-Paysan s'incli­ne devant l'élan de liberté, de vertu civique et vous ap­pelle à une lutte sans peur jusqu'à une victoire complè­te.

Cette victoire de l'âme signifiera l'indépendance du  pays,  la liberté  des  citoyens,  un  travail  honnête  et du pain pour tous.

 Iuliu Maniu  - Président                                                       Nicolas Penesco - secrétaire général

 

 

1er décembre 1946

* * *

Les instituteurs durent modifier aussi leur ligne de conduite. Le dr. Angelesco, leader libéral, parlant en 1945 à Dragomir, instituteur du village Macesul de Sus —Dépt. de Dolj lui dit: «L'obligation morale des instituteurs bien préparés est de quitter les partis historiques appelés à disparaître, et de rester dans l'enseignement afin de pré­parer les jeunes espoirs de demain, passant par les anti­chambres du Parti Communiste, celles de Anton Alexan-dresco ou G. Tatarasco, selon leur conscience.» Les ins­tituteurs des villages sont passés du côté de Stefan Voitec, ensuite chez les communistes, participant à la lutte con­tre les bourgeois, à la collectivisation des villages, empoi­sonnant l'âme du paysan par l'entremise des foyers cul­turels. Ceux qui ont essayé de résister ont pris le chemin des prisons.

George Bratiano, discutant après les élections de 1946 avec un de mes amis, leader libéral, exclu du par­ti, lui dit: «Vous devez être satisfait, car cela vous évite­ra les souffrances de demain. «Comment pouvez-vous dire cela à un marin qui veut lutter et rester sur son ba­teau au milieu de violents orages? C'est vous qui me don­nez ce conseil?»   Révolté, mon ami voulut partir.

«Attendez, ne partez pas et ne vous fâchez pas, je vous comprends! J'ai pris aussi quelques précautions, en envoyant mes enfants à l'étranger. Moi, je reste ici pour faire mon devoir jusqu'à la fin, je vais mourir ici, il n'y a pas d'autre issue pour moi».

II   avait  eu  l'intuition du combattant qui  se  sacri­fie pour un idéal.

 

LES CONSEQUENCES DE L'OCCUPATION RUSSE: LES PRISONS ET LA FAMINE

La Roumanie se trouve depuis quelques mois, dans une situation tragique, sans précédent dans l'histoire, à cause de la sécheresse et de la déprédation (pillage)    de l'armée d'occupation.

La presse étrangère prend l'initiative au secour de notre pays.

Le 4 février, Jean Schwoebel, dans un article publié dans le «Monde», a écrit:

...«C'est ainsi qu'une grande partie de l'Europe, la France notamment, ignore l'effroyable famine qui sévit pourtant depuis plusieurs mois dans une grande partie de la Roumanie. La situation est tragique en Valachie comme en Moldavie...

...Certes la sécheresse, bien que la raison essentielle de la famine, n'en est pas la seule. Les destructions de la guerre, une réforme agraire d'inspiration exclusivement politique, l'appétit d'une forte armée d'occupation, les prélèvements soviétiques ont contribué fortement à dissi­per les réserves alimentaires d'une Roumanie autrefois exportatrice de céréales et qui vit désormais au jour le jour. Mais quelles que soient les responsabilités dans la situation actuelle, il n'en reste pas moins que des milliers d'enfants et d'adultes sont menacés de périr d'inanition et que ces gens-là sont des Roumains, dont les liens de fraternité avec les Français ne se comptent plus»...

«Nouvelles  alarmantes.  Les atroces souffrances de la Roumanie. C'est le titre d'un article de Noëlle Roger publié le 10 février dans «La Tribune de Genève»:

...«Durant des siècles, la Roumanie, forteresse aux confins de l'Europe, clef de la Mer Noire et des bouches du Danube, en butte à d'âpres convoitises, se vit piétinée par les hordes en marche: Tartares, Hongrois, Polonais, Autrichiens tour à tour l'envahirent. Elle livra maintes batailles, endura la suzeraineté ottomane, le règne des Phanariotes, puis, au commencement du XIXème siècle l'occupation russe.

«Un rapport de Mériage constate que «l'armée russe avait tellement dévoré ce pays, qu'au commencement de 1809, il n'offrait plus que l'image d'un désert»...

«La folie des nommes a bouleversé le monde, et met en péril, non seulement cette civilisation qui les rendait si fiers, mais encore leur propre destin. Parmi la multi­tude de victimes, n'oublions pas la Roumanie: elle en­dure à cette heure des souffrances inimaginables.»

«Une terrible famine sévit en Roumanie et en Rus­sie méridionale».

Sous ce titre Serge Karsky a écrit, le 12 février 1947 dans   le  journal   parisien   «Combat»   les  lignes  suivantes:

...«C'est dans la plaine moldave, comme on l'a vu, que la sécheresse a pris naissance. Déjà épuisée par la guerre et l'occupation, ne recevant et n'attendant même pas de secours, la Roumanie vit aujourd'hui un cauche­mar que l'on ne peut comparer qu'aux pires calamités du Moyen Age...

...«Le dépérissement et la mort menacent le pays entier. Le gouvernement soviétique a eu beau alléger le montant des réparations en nature et même envoyer en Roumanie quelques secours, surtout symboliques, ces réparations et l'entretien d'une énorme armée d'occupation ont préparé le terrain au désastre. Que peuvent attendre

les Roumains aujourd'hui? Ils ne possèdent pas de Sibérie pour pallier les effets de la sécheresse, ni de produits in­dustriels, ni or pour acheter des céréales.»

Dans le même numéro du «Combat» son éditorialis­te s'exclame:

«Les enfants qui meurent quelque part en Bucovine ne sont pas plus roumains que français ou américains. Ils sont les accusateurs de ce que nous avons été et les prophètes pitoyables de ce que nous serons si nous refu­sons, dans notre intelligence et dans nos actes, la loi désor­mais contraignante de la solidarité.»

 

***

Le 25 avril 1947 ont eu lieu des incidents à la fabrique I. T. T. d'Arad, où les communistes ont essayé de terro­riser les ouvriers, mais ils n'ont pas réussi de les intimider. Les ouvriers se sont défendus et à la suite du conflit qui eut lieu, deux provocateurs Iosif Nedici et Alexandru Szanto ont été tués et plus de 60 ouvriers ont été arrêtés .

 

L'ECOLE POLITIQUE

Au printemps de 1946 on claironnait partout qu'une nouvelle phase de liberté commençait. Mais les commu­nistes cherchaient par tous les moyens à influencer l'o­pinion publique, ne reculant même pas devant le crime. Face à ces nouvelles difficultés nous allâmes trouver Iuliu Maniu pour lui demander la permission d'organiser des cadres jeunes et bien préparés du point de vue idéolo­gique afin de pouvoir continuer la lutte coûte que coû­te.

Après avoir examiné le problème, Maniu donna son accord.

MM. Mihai Tartzia, l'ingénieur Ion Puiu et l'avocat Augustin Visa qui en étaient les chefs devaient dépendre directement du président du parti.

Avant tout il nous fallait un cercle d'études, une sor­te d'école de cadres; y participèrent 20 personnes. Là, étaient débattus les problèmes d'idéologie et les program­mes, sur la base de la bibliographie roumaine ou étrangère correspondante.

Les sujets donnés, chacun devait en faire une disserta­tion. En outre chacun était tenu de s'interresser au sujet débattu tous les vendredis, et de présenter son point de vue. A la fin, le thème du débat recevait sa forme défini­tive pour être imprimé le plus rapidement possible et ensuite diffusé aux membres de notre organisation.

Les leaders du parti étaient invités en permanence à ces débats. De cette manière on cherchait à élucider tous les problèmes qui préoccupaient la jeune génération.

Ce   cercle   d'études   commença  ses   activités   durant

l'été de 1946; il se réunissait régulièrement tous les vendre­dis, même après la dissolution du parti, pour reprendre comme on le verra plus tard, après la sortie de prisons. Pour ces activités beaucoup furent soumis à des enquê­tes et condamnés.

Tous les sujets traités dans ce cercle d'études par­taient du désir de la jeunesse de les connaître en profon­deur. Tous ceux qui étaient préoccupés par un problème pouvaient solliciter un débat. Il y avait parmi nous dans ce cercle d'études des personnes, qui, après avoir élucidé un problème, se chargeaient de le rédiger sous une forme acces­sible à tous pour le distribuer ensuite dans les villages et les usines.

Dans toutes les facultés, un thème était débattu tous les mercredis par des cercles d'endoctrinement for­més de 5 à 15 étudiants.

De cette manière même si la Sûreté nous interdisait les clubs, l'activité pouvait être menée ailleurs.

Au cours de ces séances, le thème du débat était com­plété —ou contesté— et un compte-rendu était envoyé au cercle d'études pour y être discuté. On débattait aussi la situation politique internationale ainsi que celle du pays, pour former et développer le sens critique des jeunes. Tous les problèmes professionnels et d'intérêt politique étaient scrupuleusement abordés afin de leur trouver une solution pratique. L'accueil d'un nouveau membre se fai­sait à l'unanimité pour créer une solidarité. Parfois on dis­cutait de l'aide à apporter aux étudiants persécutés, même s'ils ne faisaient pas partie de notre organisation. La pré­sence était obligatoire, sauf deux exceptions: Barbus, qui devait se cacher et moi qui avais été condamné par contumace. Parmi les thèmes débattus ou qui devaient l'être (en tenant compte qu'il ne fallait pas négliger l'i­déologie de l'adversaire), je rappellerai:

—la justice sociale

—l'Etat paysan

—le nationalisme

—le marxisme et la paysannerie

—la morale chrétienne

—la morale prolétarienne

—la démocratie

—les régimes totalitaires

—les coopératives de production, de valorisation et de consommation

—les banques populaires

—l'expérience de Topoloveni

—la monarchie constitutionnelle et son rôle dans la vie publique

—l'amélioration   du   niveau   de   vie  dans  les  villages

—l'industrie liée aux changements des conditions de vie dans les villages

—le facteur de l'éducation dans la formation de l'hom­me

—un niveau de vie plus élevé dans les villes et les vil­lages

—les syndicats et leur rôle actif dans les problèmes professionnels

—la famille et son rôle dans la société

—l'école

—l'université etc.

L'unanimité et la solidarité qui régnaient dans ces cer­cles décourageaient les éléments douteux de s'y infiltrer. On avait recruté beaucoup de membres parmi la jeunesse universitaire. Parfois on était trop nombreux pour pouvoir travailler convenablement, alors le cercle se scindait en deux groupes, chaque groupe devant élire son chef par vote secret. Pour garder une liaison permanente entre les ca­dres dirigeants et les membres, à la fin de chaque séance, on fixait le lieu et l'heure de la future réunion, qui devaient être communiqués au comité de coordination.

Le comité de coordination de l'organisation de la jeunesse était formé de dix personnes qui faisaient partie du cercle d'études et se rencontraient les samedis et les dimanches. L'activité et les propositions de tous les cercles étaient discutées et après avoir choisi le thème de la semai­ne suivante, on remettait les matériaux aux trois chefs des rectorats pour diffusion. L'ingénieur Ion Vetzeleanu et Ion Puiu développèrent une activité remarquable sur le plan idéologique et sur le plan de l'organisation. Ion Puiu s'occupait de l'impression du matériel documentai­re à l'imprimerie du journal «Dreptatea». L'ingénieur Vetzeleanu dirigeait aussi le cercle d'études des ouvriers dont le chef était Ilie Lazar.

Après les élections de novembre 1946 nous déci­dâmes de procéder aux élections au Centre Universitaire de Bucarest, début février 1947.

Pour ce fait on appliqua un système démocratique, proportionnel aux membres de chaque faculté. En plus du comité de la faculté, on élisait un délégué pour 20 étu­diants qui participait aux élections des dirigeants du Cen­tre Universitaire de Bucarest.

Comme il était permis à tout le monde de poser sa candidature, il était assez difficile de choisir les plus hon­nêtes, alors que certains travaillaient en secret pour la Sûreté.

C'était  le  cas  de  Alexandre  Dragulanesco   qui posa sa candidature à la présidence du centre de Bucarest. Nous possédions  des  données précises sur ses activités d'agent communiste. Il était au service d'espionnage de Emil Bodnaras,   boulevard   Ana   Ipatesco   depuis  septembre  1946. C'était un homme  calme  avec lequel je m'entendais très bien et chez qui j'ai dormi plusieurs fois quand je me ca­chais,   quoique je  le   soupçonnasse  de  mener  un double jeu.  Personne n'y croyait et pourtant c'était la vérité. Il ne   fut   pas  élu   président . Depuis longtemps lui et ses hommes   étaient   évincés   systématiquement   de   l'organi­sation. Constantin Balaceanu était dans le même cas. Etu­diant   à   la   faculté   de    Sciences,   aujourd'hui  professeur de mathématique, il avait commencé  à travailler pour la préfecture de police dès   1945. Vladimir Mihail, de la fa­culté  de Droit, et Alexandre Dragulanesco qui menaient

le même double jeu passèrent ensuite à la Sûreté. Ils fu­rent évincés aux élections.

Après la dissolution de notre parti, les personnes suivantes commencèrent ouvertement à travailler pour la Sûreté: Paul Sava, Paul Mironesco, Sfetesco et Ghica de la faculté de Droit, Ionica Strutzeanu et Stejarel Sava de la Faculté de Médecine, Stanesco Gheorghe de la Fa­culté de   Lettres.

Les   prévisions   des   cadres   dirigeants   de  la jeunesse s'étaient vérifiées.  La période d'accalmie d'après les élec­tions du 19 novembre 1946 allait se terminer. Le 10 mars 1947,     les  portes des prisons s'ouvraient toutes grandes pour   la nation roumaine sans distinction d'âge, d'opinions, de  religion.  Tous  les   détenus  avaient un trait commun: ils étaient adversaires de la dictature communiste. J'avais passé cette nuit   du   mois   de   mars  au   16, rue Aviator Sanatesco, où au sous-sol de la villa Nadia se trouvaient deux pièces: dans l'une Mihail Tartzia dormait avec Eugen Ghimicesco, dans l'autre, de temps en temps, moi. Etant condamné, j'étais bien obligé de parcourir la ville ou la province en long et en large sans savoir souvent   où j'allais poser ma tête pour dormir. J'étais arrivé de Brasov où pen­dant trois jours j'avais discuté avec des étudiants de l'Aca­démie sur le nouveau système d'organisation, pour le cas où l'on devrait travailler dans l'illégalité. A Bucarest, je ren­contrais   Ghimicesco,  qui   était  seul,    mais qui apportait une provision de 5 kg de farine de mais,  «de l'or en barre» dans  la période de famine qui régnait alors.  Ghimicesco était  bon  cuisinier  et l'on  mangea ce soir-là.    Etudiant en  dernière année  à l'Académie Commerciale, c'était un homme correct et un cœur d'or.

Il cachait toujours un stock d'aliments dans un en­droit connu seulement de lui et dont il usait rarement. Le jour commençait à pointer lorsque nous fûmes réveillés par des coups assénés sur la porte du sous-sol. Ghimicesco n'était pas pressé de répondre. Moi, dans ma chambre, mû par un pressentiment, je me levai et je fermai la porte, je m'assis dans un coin en attendant la suite. A nouveau on frappa avec insistance, Ghimicesco commis l'imprudence de crier: «Qui est là, à cette heure?» On frappa de nouveau. Ghimicesco ouvrit la porte et se diri­gea dans le couloir en demandant: «Qui est là?» «Ouvre, si non je casse la porte!» «Tu n'as pas intérêt si tu ne veux pas que je te casse la figure» répondit Ghimicesco. «Ouvre, je te dis. Si tu n'ouvres pas, je casse la porte». «Mais qu'est-ce que c'est cette impatience?».«Ouvre. C'est la Sûreté!» «Et après? Tu ne pouvais pas le dire?» Il est parti s'habiller probablement, car l'instant d'après les coups recommencèrent. «Attends, je vais m'habiller». «Ouvre, tu t'habillera après». «Tu ne veux quand même pas que je me présente tout nu?» Environ 5 minutes après, car il était d'un calme proverbial, il alla ouvrir. A en juger d'après les pas, les «invités» étaient deux. «Où est Mihai Tartzia?» «Je ne sais pas où il habite». «Mais qui habite ici?» «J'habite ici tout seul». «Fais voir ta carte d'identité.» Après quel­ques moments de silence l'un d'eux lui dit: «Tu viens avec nous pour nous dire où habite Tartzia». «Comment? Comme ça?» «C'est une affaire de 5 minutes». «Je dois d'abord ranger ma chambre».

Il fut impossible de le décider à partir tant que sa chambre ne fut pas rangée et balayée. Dans mon coin je ne sais plus si j'osais respirer. J'étais bloqué et je réflé­chissais comment je pourrais m'échapper. J'avais une liste d'adresses; je la mouillai et avalai. Une heure après, la porte s'ouvrit et j'entendis des voix dans l'escalier, dont je recon­nus celle de mon ami qui disait: «Vous voyez, je laisse ma porte ouverte puisque vous m'avez assuré que je serais de retour dans 5 minutes, mais à tout hasard je prends aussi du linge de rechange.»

J'attendis quelques minutes et n'entendant plus rien j'ouvris la porte en sortant dans la cour, je sautai par-dessus la clôture de la maison et courus vers le Foyer de l'Ecole Polytechnique,   rue  Barbu  Delavrancea.   Là, j'appris   que Mihail Tartzia  et trois autres avaient été arrêtés et emmenés à la Sûreté. Leur calvaire avait commencé.

Je me rendis ensuite au siège du PNP où les nouvelles d'autres arrestations en province étaient parvenues. Ces arrestations n'étaient justifiées que comme des mesures d'intimidation à l'intention du parti en vue de le supprimer. Les détenus furent envoyés au pénitencier de Craiova où on les soumit à un régime alimentaire draconien. Par l'en­tremise du professeur Ilie Ion, président de l'organisation du département de Dolj, le contact fut établi avec le péni­tencier afin que de l'aide y fut envoyée et en même temps, une voie de communication établie. On put, de cette façon, recevoir des échantillons alimentaires qui furent soumis à des examens de laboratoire. La soupe était tout simplement de l'herbe non lavée dont la valeur nutritive était nulle. Ces échantillons accompagnés des résultats du laboratoire furent remis à Teohari Georgesco au Ministère de l'In­térieur. On prétexta la famine de 1946; quant aux arres­tations aucune explication ne fut donnée. Nous pûmes obtenir l'autorisation d'envoyer des colis d'aliments et les détenus reprirent ainsi quelques forces.

LA LIBERTE DE PRESSE ETRANGLEE

«Nous nous excusons auprès de nos lecteurs de donner libre cours, une fois de plus, à notre révolte contre les conditions absurdes et brutales, dans lesquelles parait notre journal.

La liberté de la presse dont nous sommes privés, ressemble exactement au manque du pain quotidien pour l'homme qui a faim.

Celui-ci ne peut s'empêcher de crier constamment ses souffrances et ses peines.

Les doctrinaires progressistes s'imaginent que la liberté est un luxe bourgeois qui a vécu et s'est développé seulement dans un climat d'abondance, d'opulence dont les   gens   pourraient   se   dispenser   dans  les  circonstances difficiles où vit le peuple roumain, de même qu'on peut se dispenser de chocolat, de caviar ou de n'importe quel autre objet de luxe.

L'erreur est fondamentale. Pour nous tous, la liberté est l'air que nous respirons et le pain dont nous nous nour­rissons chaque jour.

Cet étouffement, par la strangulation de la libre expression de l'opinion, nous oblige de répéter sans trê­ve, même au risque de devenir monotones, notre protes­tation contre le régime de contrainte qui existe et s'aggra­ve chaque jour davantage.

Jusqu'à quand?»

 

«LIBERALUL»

Organe central

du Parti National-Libéral Roumain

Le 12 mars, Iuliu Maniu a conféré avec Dinu Bratianu (Président du Parti National-Libéral) pour se mettre d'accord sur l'attitude commune à l'égard du gouvernement totalitaire communiste, parce qu'  autour de 400 personnes ont été arrêtées.

En même temps, le Président des Etats-Unis, H. Truman, a mentionné la Roumanie parmi les pays dirigés par des régimes tyranniques.

Le 19 mars 1947 se réunit à Bucarest la délégation per­manente de la jeunesse universitaire, pour élire un pré­sident. Tous les centres universitaires envoyèrent leurs délégués. Ceux de Cluj et de Timisoara, j'allais les revoir plus tard dans les camps de travaux forcés de Peninsula, après des «séjours» à Pitesti qui les avaient complètement dépersonnalisés. A la veille de cette réunion, Ion Barbus fut arrêté par les organes de la Sûreté qui voulaient ainsi éliminer l'un des plus dynamiques membres de l'organi­sation et le remplacer par Dragulanesco.

Dragulanesco ne fut pas élu et la délégation continua

à accorder sa confiance à Barbus, en l'élisant président de la jeunesse universitaire. Mais Dragulanesco allait entrer bientôt en scène.

Analysant la situation consécutive à ces arrestations, quelques uns d'entre nous, Ion Puiu, Ion Manea, Costel Ciacou et moi-même, nous décidâmes à agir pour dévoiler les machinations du gouvernement et protester contre ces arrestations, que nous considérions, à juste titre, comme le prélude de la grande tragédie qui allait suivre.

 

LES PROFESSEURS DU PARTI NATIONAL PAYSAN PROTESTENT

Au début du mois de mars, le «Journal Officiel» a annoncé que plusieurs professeurs de l'enseignement secondaire d'Alba Julia ont été relevés de leurs fonc­tions.

Cette mesure a été ordonnée par une décision du Ministre de l'Education Nationale, se basant sur une sim­ple adresse du Commissariat de Police locale.

Devant les graves conséquences qu'entraîne cette mesure, dont la cause est sans précédent et illégale, le Cercle des Professeurs de l'enseignement secondaire du Parti National-Paysan de M. Iuliu Maniu publie la pro­testation suivante:

PROTESTATION

«Au nom du Cercle des Professeurs de l'enseigne­ment secondaire nationaux-paysans, nous soussignés, professeurs de Bucarest ayant appris qu'un certain nom­bre de nos collègues d'Alba-Iulia ont été relevés de leurs fonctions sur une simple adresse du Commissariat de po­lice locale (Nr. 343-427/1946), protestons avec énergie contre un tel procédé en priant M. le Ministre de l'Edu­cation Nationale de reconsidérer en toute impartialité et sérieux la situation des professeurs en question.»

Bucarest, 5 mars 1947

 

 Anghelesco  J.;   Ciocan   Gh.;   Danila  L.; Dimitriu S.; Dumitresco L; Dutchie-vici J.; Florea A.; Georgesco M.; Geor-gesco P. Pion; Hanes V. Vasile; Jaco-besco St.; Lolu Ion; Mateesco L; Mol-dovan G.; Nadu C.N.; Nicoulesco G.; Popesco Aurel; Popesco David; Petresco Marin; Radulesco D-tru; Remus Ilie; Sava Anghel; Scortzeanu C; Stanesco Virginia; Streinu Vladimir; Stefanesco Aurel; Tzepelea Gabriel; Viorica Natalia; Zamfiropol Dali; Mihai J. Gh.

 

LES ETUDIANTS PROTESTENT AUSSI

Nous décidâmes de commencer sur le champ la dif­fusion d'un manifeste aux Roumains et qui serait signé simplement par la lettre «M».

Laissant le parti en-dehors, agissant seulement en tant que Roumains qui se préoccupaient de l'avenir sombre de notre pays, nous choisissions cette signature pour ne pas fournir à la Sûreté les armes contre le PNP.

Ce ne fut pas une petite affaire de rechercher du pa­pier, trouver un endroit pour imprimer et un duplicateur. L'ingénieur  Ion  Puiu   se   débrouilla pour le papier et  c'est avec Ciaco Costel, à la maison Intrarea Cetatea Alba,   place   Giulesti,   que  nous  décidâmes  de  travailler. A cette occasion je pus constater   dans quelles conditions de complet dénouement vivait cet étudiant en philosophie, animé de sentiments de justice et de liberté, d'un altruis­me peu commun et d'une abnégation sans bornes. Les an­nées de prison détruisirent sa carrière.

Finalement on trouva un duplicateur. Pour le trans­porter nous fûmes aidés par Paul Sava. Acteur, aujour­d'hui réfugié à Paris, Paul Sava avec Alexandru Dragulanesco a sur la conscience des centaines de jeunes qui fi­rent de la prison à cause d'eux.

Paul Sava arriva dans une voiture privée. Avec Ciacou il emporta l'appareil chez Ciacou. C'est Cornel Coposu qui paya le transport de l'appareil.

Nous travaillâmes sans relâche pendant quatre jours. Ion Puiu n'arrivait plus à nous fournir du papier.

La diffusion fut assurée par nos camarades de l'Aca­démie  Commerciale et de la Faculté de    Lettres.  La capitale était envahie par ces manifestes de protestation dont le contenu changeait d'une série à l'autre. Il y avait des problèmes techniques que nous arrivions difficilement à maîtriser, surtout que nous ne voulions impliquer per­sonne: une jeune fille m'apprit comment il fallait s'y pren­dre pour qu'elle ne soit pas impliquée dans le cas où il y aurait des arrestations.

Mais je me méfiais un peu et la semaine d'après étant allé chez Ciacou, je pris la machine et la changeai de pla­ce. J'avais raison de me méfier car le lendemain la Sûre­té faisait son apparition à 4 h du matin chez Ciacou. C'est Paul Sava qui avait vendu la mèche. Ils furent stupéfaits de ne rien trouver. Mais l'un des agents eut l'idée d'al­ler aux W. C. où naturellement il trouva pas mal de pa­pier qu'on avait jeté à la hâte.

Malheureusement, ils avaient là une preuve pour commencer   leur   enquête   et   arrêter   Ciacou,   Manea,   P. Lazaresco.

Désormais seul, je ne me décourageais pas pour au­tant. J'imprimais d'autres séries de manifestes, changeant deux fois d'adresse. Ensuite je quittai Bucarest, ayant été averti qu'on avait lancé tout le monde à mes trous­ses.

Voici   quelques   fragments   d'un   de   ces   manifestes:

ROUMAINS

«Depuis trois mois les arrestations sont à l'ordre du jour. Le gouvernement communiste a semé la terreur... Après avoir falsifié les élections le 19 novembre, il essaye aujourd'hui de nous priver de notre liberté... Ces gens asservis aux intérêts d'un pays étranger, dont la haine, la méchanceté et la soif de sang sont insatiables, sapent les fondements de notre pays, afin de tout détruire et d'y installer le chaos.

Face  à cette situation, notre devoir est de sauvegarder notre dignité et de nous unir pour défendre la Roumanie... »

 

UNE NOUVELLE VAGUE D'ARRESTATIONS

Au commencement du mois de mai 1947 des arres­tations sont opérées sur ordre du gouvernement commu­niste, sur toute l'étendue du territoire. Le nombre de personnes internées dans les camps de concentration à Pitesti et Craiova s'élève à 2.000.

Les trois partis d'opposition ont adressé un nouveau proteste à la Commission interalliée de contrôle et au Ministère de l'Intérieur, en soulignant le cri des détenus:

«Nous sommes menacés de mourir d'inanition ou d'être massacrés dans nos prisons».

D'après A. F. P., le nombre d'arrestations s'élève à 2.000, affectant plus particulièrement les nationaux-paysans.

L'écho à l'étranger. Londres 13 mai. E. Bevin, inter­pelé à la Chambre des Communes, a répondu au professeur Savory, le défenseur des peuples opprimés:

«Le gouvernement de Sa Majesté est parfaitement informé de ce qui se passe en Roumanie, où récemment des membres de l'opposition ont été arrêtés. Le gouver­nement britannique observe avec attention la situation en Roumanie et s'il y a des violations de l'article 3 du Traité   de   Paix,  des   mesures  appropriées  seront  prises.»

Le professeur Savory a ajouté que «le gouvernement britannique devrait se rendre compte que depuis des mois le gouvernement roumain se moquait des accords con­clus à Yalta, à Potsdam et à Moscou et qu'il faudrait prendre des mesures immédiates pour empêcher que le traité signé par la Roumanie, ne devienne une lettre morte».

Après que M. Bevin ait répondu que le traité de paix n'était pas encore ratifié, le député conservateur de Farnham a déclaré qu'il y avait «beaucoup de sympathie dans notre pays pour la Roumanie dans le malheur et la souffran­ce et que l'on faisait des efforts pour ramasser des fonds destinés à secourir les populations malheureuses de Rouma­nie ».

«—Est-ce que M. le Ministre ne peut pas informer le gouvernement de Bucarest que nos efforts seront mis en échec si son attitude demeure insensée? s'est écrié le député, à qui M. Bevin répondit dans les applaudisse­ments unanimes de la Chambre: «J'espère que les gouver­nements remédieront à des pareilles maladies politiques d'après-guerre.»

(d'après «La Roumanie indépendante)

Au cours du mois du juin 1947 ont été emmenés dans l'arrêt du Ministère de l'Intérieur approximativement 250 Roumains. Parmis les groupes enquêtés et baptisé par la Sûreté se trouvaient:

Le groupe des partisans blancs: Argenti Ana, Dobresco Gheorghe, Dragusin Ion, Dumitrescu Teodor, Rizeanu Ion, Scheletti Vlad, Serghie Aurel, Serghie Zoe, Stanciu Ion, Stefan Ion. . .

L'organisation des combattants vétérans: Les géné­rales: Goesco, Zamfir, Marculesco Constantin, Popescu Corbu, Les colonels Rascanu Ion et Botez Constantin: lieutenant—colonel Secara Gabriel, lieutenant Negresco Mihai. . .

Une organisation d'environ 30 élèves du Nord de la Moldavie, ayant comme chef Flaviu Laurian.

Une autre organisation «Valurile Dunarii» (les vagues du Danube) sous la direction du général P. Georgesco d'Arad, fut arrêtée.

 

TOMBE AU PIEGE

Après trois semaines, jugeant qu'on avait perdu ma tra­ce, je partis pour Bucarest, me préparant à répandre d'au­tres tracts.

Par malheur je rencontrai Paul Sava, qui me proposa de m'aider à trouver du papier par l'entremise d'une soi-disant fiancée qui travaillait à l'Office de diffusion du papier, rue Matei Millo. On se fixa rendez-vous le lendemain. Je m'y rendis, mais quelque peu méfiant, je l'épiais de loin. Après une demi-heure d'attente, jugeant que je n'allais plus venir, il partit. Je le suivis et après un bon moment je fis mine de le rencontrer par hasard. Il était fâché. Pré­textant un empêchement je l'ai prié d'aller chercher le papier. Il entra dans l'Office; moi, je l'attendais dehors. Il sortit quelques minutes après, disant que sa fiancée était partie.

Nous primes rendez-vous pour le lendemain; il me promit qu'il serait devant la statue de Michel le Brave, avec le papier.

On était le vendredi 27 juin. J'étais à l'heure cette fois. Lui aussi d'ailleurs, sauf qu'il se présenta sans le paquet de papier promis. Fâché, je voulus partir. Il essayait de trou­ver des excuses, mais je me rendis compte qu'il cherchait à gagner du temps. Je le quittai rapidement. Ayant fait quelques pas j'entendis qu'on courait derrière moi. Tour­nant la tête, j'apperçus Costea et Puiu Grigoresco, deux gars du club qui travaillaient déjà pour Bulz au Ministère de l'Intérieur. J'entrai au plus vite dans le bâtiment ARLUS où habitait Emile Ghilezan. J'espérais que de chez lui il me serait facile de disparaître par l'escalier de service. Manque de chance, l'ascenseur était en panne. Je mon­tai à pieds! Les gars me suivaient. Je sonnai mais personne n était là. Les deux «copains» m'entraînèrent dans la rue; les passants demandaient ce qui était arrivé. Costea dit que j'avais volé. Moi, je criai très fort, pour qu'on m'entende bien, et cela plusieurs fois, qu'on annonce au club du PNT que Cici Ionitoiu avait été arrêté.

 

ON M'EMMENA EN VOITURE AU MINISTERE DE L'INTERIEUR

 

Là, après avoir été «réchauffé» par Brânzaru et Cure-lea, je me retrouvai devant mon camarade Bulz, qui se frottait les mains, fort satisfait d'avoir enfin mis la main sur moi. Il fit venir Ciacou Costel, défiguré, sa lè­vre déchirée avait été agrafée. Il m'avoua avec franchise avoir mis sur mon dos certaines choses, me sachant hors de leur portée. Il me dit comment on a trouvé chez lui dans les toilettes le papier des tracts. Je lui répondis qu'il ne pouvait pas agir autrement, ne pouvant pas se douter que Sava Paul était un agent de la Sûreté.

J'aurais voulu montrer que tout cela n'avait été qu'u­ne mise en scène de la part de la Sûreté et que le terrain favorable c'était nous.

Ciacou me dit qu'on voulait nous intenter un pro­cès pour avoir fait paraître des écrits non censurés. La Sûreté aurait préféré nous faire reconnaître que nous avions agi à l'instigation du parti et pour cette raison elle  avait  impliqué   Cornel  Coposu  et  Dumitru  Ionesco.

Je fus obligé de leur donner le duplicateur que j'a­vais emballé deux jours avant et déposé chez un ami près de l'Arc de Triomphe.

On nous photographia, Ciacou et moi, en train de tra­vailler au duplicateur, pour avoir des preuves..Dans les dé­clarations que j'avais faites on m'interdit de parler de Paul Sava. En fait c'était Bulz et Turli Nicolesco qui faisaient des déclarations et moi je signais.

On me donna la cellule nr. 17 avec douche, toilette, lit en béton recouvert de linoléum.  C'étaient les cellules les plus modernes. Il n'y avait qu'une seule couverture et le froid du ciment nous pénétrait jusqu'à l'os. Chacun avait sa cellule, mais à l'époque on pouvait discuter d'une cellule à l'autre sans crainte. L'enquête était seulement une formalité. On écoutait les dernières nouvelles au pos­te de radio de Londres, par l'intermédiaire de l'enquêteur

Turli Nicolesco me raconta la peur qu'il a eue le 8 novembre 1945 quand il ne savait pas comment sortir du Ministère: «Notre chance a été l'arrivée des troupes rus­ses qui ont assuré la protection du Ministère».

Au début de juillet, une des garçonnières reçut le pro­fesseur et avocat Istrate Micesco, bien connu de tous en Roumanie: il avait été arrêté quand il se rendait à Pitesti en voiture. On l'invita à faire une déclaration.

Deux jours plus tard, voyant que personne ne l'inter­rogeait, il demanda à un agent qui faisait le petit malin, mais qui ne le connaissait pas: «Monsieur, pour quelles rai­sons suis-je ici?» «Que vous a-t-on dit lorsqu'on vous a a-mené ici?» «Monsieur, vous faites l'erreur, on ne m'a pas amené, j'ai été invité pour 5 minutes pour faire une décla­ration et je constate qu'après 48 heures personne ne me de­mande rien». «Patientez, on vous appellera certainement» «Comment avoir de la patience après tant d'heures quand je devrais me trouver maintenant sous mandat d'arrêt du procureur?». «Peut-être n'y aura-t-il pas besoin d'un mandat d'arrêt». «Vous qui prétendez être un homme de la police, allez demander et renseignez moi!». «Je ne crois pas qu'il s'agisse d'une arrestation, il suffit d'atten­dre que votre cas soit élucidé.» Il n'attendait que ça, le professeur. Il fallait donc attendre qu'on élucide «son cas». Il se mit à exposer une théorie de l'invitation, de l'arresta­tion sans mandat d'arrêt, du cas qui doit être élucidé, nous tenant pendant toute la matinée en haleine comme s'il avait plaidé un cas à la barre.

De temps à autre le professeur Bourceanu qui avait été son élève et qui était dans une autre cellule, intervenait pour lui demander des explications, en versant de l'huile sur le feu. Et le professeur donna des citations latines et de jurisprudence; nous avions l'impression qu'il nous parlait du haut d'une chaire, qu'il parlait pour défendre la cause de l'arrestation abusive de la nation roumaine. Il ne savait pas ce qui l'attendait.

Il fut condamné à 15 années de prison avec Nichifor Robu, Ion Marian et le prêtre Ilie Imbresco de l'Egli­se Blanche, un homme de cœur et une grande âme.

Dans la cellule de Costel Ciacou , 1e NKVD fit porter un homme qui faisait la grève de la faim. C'était Margulius Samuel, un des participants à la création du PCR, qui avait des fonctions à la direction du secrétariat avant l'ar­rivée de Gheorghiu-Dej. Les autorités roumaines l'avaient livré aux russes pour qu'ils l'interrogents. Il refusa le dialo­gue sous prétexte qu'il était sur le territoire roumain et ne voulait pas discuter avec les autorités étrangères. C'est alors qu'il décida de faire la grève de la faim en signe de protestation. Après 30 jours il fut transféré au Ministère de l'Intérieur avec sa ration de sucre, deux kilos. Ayant été détenu sous Antonesco il nous raconta quelle vie de château il y menait avec les quelques dizaines de commu­nistes emprisonnés avec lui. Ils recevaient de l'argent de l'extérieur, faisaient leurs courses accompagnés de gar­diens. Ils a avaient un cuisinier qui leur préparait des plats. Ils rendaient des visites à leurs familles, recevaient des livres et des journaux! Ils faisaient ce qui leur plai­sait et beaucoup d'entre eux vivaient mieux en prison que chez eux. Au temps d'Antonesco, dans les camps, les dé­tenus jouissaient des mêmes conditions humaines de déten­tion, mais lui, il fut tué sans pitié.

A la même époque, au Ministère de l'Intérieur se trou­vait le professeur Nichifor Crainic, poète et écrivain, qu'on recherchait depuis deux ans et qui s'était caché chez le prêtre   Samarghitan  de  la région  de  Târnava, à Bahnea.

Ce prêtre, malgré les souffrances éreintantes qu'il dut subir, trouvait encore le temps d'aller chaque diman­che officier dans les caves sombres du Ministère de l'Intérieur. Chacun, seul dans sa cellule, écoutait la voix douce du prêtre qui savait les réconforter.

 

LE NKVD ROUMAIN COMPLOTE CONTRE LES PARTIS DEMOCRATIQUES

Le matin du 13 juillet, le docteur Vlad Hatzieganu organisa avec l'aide de Iuliu Maniu le départ de quelques leaders politiques à l'étranger. Le sous-ingénieur Popesco, agent de la Sûreté, ami de Vlad Hatzieganu, tenait au cou­rant le Ministère de l'Intérieur des projets de ce départ, communiquant le nombre de personnes qui devaient s'en­voler à l'aube de la journée du lundi, 14 juillet.

Là où je me trouvais, les dix premières cellules furent évacuées et dans celle que j'occupais, arriva un vrai cama­rade. C'était un homme de petite taille. D'une voix douce il me dit: «Est-ce qu'ils ne vont pas bientôt cesser ce va et vient pour qu'on puisse commencer l'office?» Je me rendis compte qu'il était prêtre. Il se présenta, Samarghitan.

Lorsque les cloches de l'église Kretzulesco commen­cèrent à sonner pour appeler les fidèles à l'office, chez nous, dans les caves du bourreau Teohari Georgesco, le silence descendit et la voix du prêtre se fit entendre: «Bé­ni soit le Père de Notre Seigneur Jésus Christ, le Dieu de toutes les miséricordes, notre consolation dans le mal­heur, qui nous donne la force de soutenir ceux qui souf­frent!»

L'office et les prières du père Samarghitan durèrent plus de 2 heures; à la fin retentirent les paroles de l'Evan­gile:

« Car quiconque veut sauver sa vie la perdra, mais celui qui perdra sa vie à cause de Moi et de l'Evangile, la sau­vera. A quoi sert-il à un homme de gagner le monde en tier, s'il perd son âme? Celui qui a des oreilles, qu'il en­tende. »

Le révérend père Samarghitan m'apprit qu'il avait été l'élève de Nichifor Crainic et qu'il était poursuivi à cau­se de lui. Il aurait tant souhaité lui parler personnellement, ne serait-ce que quelques minutes: «Je prie tous les jours pour cela» me dit-il.

Dans l'après midi j'entendis de nouveau un remue ménage à la cave. On vidait 5 cellules, probablement à cause des nouvelles arrestations.

Je dus quitter la cellule 17 où le révérend père res­ta seul. On commença le nettoyage des cellules. Le soir, en passant devant la cellule du père, je l'entendis me dire d'un air tout joyeux qu'il partageait mainte­nant sa cellule avec Nichifor Crainic. C'est comme si quelqu'un avait entendu son vœu, permettant ainsi aux deux hommes de rester ensemble plus de 24 heu­res.

On pouvait observer une sorte d'inquiétude et une agitation parmi les agents qui circulaient sans cesse. Je remarquai dans notre cas une chose inhabituelle chez les enquêteurs. Ils n'étaient plus tellement préoccupés de ce que nous avions fait, ils voulaient en finir le plus rapide­ment possible.

Dans les cellules régnait un silence qui nous intri­guait. Seules les cellules 17, 18 et 19 étaient occupées. La cellule 19 était occupée par le général Popesco Cor-bu. Ex-commandant du lycée militaire «D. A. Stur-za» de Craiova, il avait créé un parti avec les anciens com­battants décorés de l'Ordre «Michel Le Brave». Il était d'un optimisme exagéré. Apprenant que j'étais d'Olténie et que mon parrain était le général Cicérone Sandulesco, son ami, son prédécesseur à la direction du ly­cée militaire, il me dit de passer sans faute le voir dès que je serais dehors. «Votre place est à côté de moi et j'aurai aussi mon mot à dire dans notre pays.»